Interview de Fatou kiné Camara

INTERVIEW DE FATOU KINE CAMARA

QUI EST FATOU KINE CAMARA ?

Je m’appelle Fatou kiné Camara, j’ai 41 ans. Je suis enseignante à la Faculté de Droit à l’université Cheikh Anta Diop de DAKAR. Je suis Docteur d’Etat en Droit depuis 1998. Je suis auteur de deux livres sur le droit Negro-Africain (L’Union matrimoniale dans la tradition des peuples noirs, L’Harmattan Paris 2000 ; Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs, L’Harmattan Paris 2004). Le premier a été coécrit avec feu Saliou Kandji. Je suis surtout une féministe africaine.

COMMENT A ETE VOTRE ENFANCE ?

J’ai eu une enfance très heureuse dans une famille africaine traditionnelle type, c’est à dire la grande famille élargie. C’est dans cette famille que j’ai apprise les valeurs ancestrales, y compris les principes directeurs du droit de la famille négro- africaine.

J’ai été élevée dans le respect du droit d’aînesse. Dans ma famille, les aînés étant principalement des femmes, j’ai également grandi dans le respect des femmes. C’est ce qui explique mon féminisme. Il est fondé sur la place des femmes dans la société africaine traditionnelle. Elles géraient  les biens, elles prenaient les décisions, elles assumaient la responsabilité du bien-être familial et communautaire ; et tout cela avec un sens aigu de la solidarité, de l’entraide, de la générosité et de la concertation.

Après avoir vécu dans cette atmosphère, lorsque je suis devenue juriste et que j’ai étudié le Code de la famille du Sénégal, je  l’ai rejeté de tout mon être, car il reflète des règles et des valeurs fondamentalement opposées à notre droit ancestral et négro africaine.

Pour le prouver et faire mieux connaître notre droit ancestral, j’ai  coécrit avec Saliou Kandji, un ouvrage de 300  pages intitulé « L’union   matrimoniale dans la tradition des peuples noirs » publié par l’harmattan en 2000 ; Et ensuite, j’ai  écrit, Pouvoir et justice dans la tradition des peuples : philosophie et pratique publié par  l’harmattan en 2004.

QU’EST CE QUI VOUS A MOTIVE À ENSEIGNER ?

Tout au long de mon parcours scolaire, j’ai voué une profonde admiration à mes maîtresses et professeurs. Depuis que je suis entrée à l’école, je voulais ressembler à mes professeurs. De plus j’aime transmettre, partager mon savoir. Aujourd’hui, le savoir que j’aimerais transmettre par-dessus tout, c’est la connaissance de notre droit, le droit négro africain.

EST- CE QUE LE METIER D’ENSEIGNANT  EST FACILE ?

Le métier d’enseignant n’est pas facile parce qu’à cause de l’encombrement des classes, du déficit d’infrastructure et de l’insuffisance du matériel didactique, les étudiants ont du mal à se concentrer sur leurs études. De mon côté, il m’est très difficile de me focaliser sur la transmission d’un savoir abstrait face à des étudiants dont la plupart manque de tout. Je les vois comme mes enfants et, en tant que femme, je suis particulièrement consciente du fait que le harcèlement sexuel est une tragédie supplémentaire dans la vie des étudiants de sexe féminin. Tout ceci se produit dans un contexte fortement marqué par la perte de nos valeurs et la vision de l’autre, non pas comme une mère, une sœur, un fils une fille,, mais comme un objet de plaisir, d’exploitation et d’appropriation. Aujourd’hui nous avons deux types d’écoles officielles (dans le sens de bénéficiant de la reconnaissance et/ou du soutien des autorités) qui sont l’école coranique (daara) et l’école française. En revanche l’école négro-africaine ne survit que fort péniblement, et d’une manière qui tient plus du folklore, que d’une véritable institution d’enseignement suivi et gradué.

QUE PENSEZ- VOUS DES GEANTES INVISIBLES ?

Je pense que leur « invisibilité » fait partie des problèmes auxquels sont confrontées nos sociétés aujourd’hui. Les femmes abattent su soir au matin, dans les villes comme dans les villages, un travail considérable grâce auquel chaque famille vit ou survit tant bien que mal. Pourtant, nul ne rend hommage à toutes ces femmes, que nous côtoyons tous les jours, dans nos foyers, dans la rue, dans les marchés, dans les champs, dans les usines….  J’en connais beaucoup dans mon entourage qui vivent la tradition africaine, qui donne tant de responsabilités aux femmes, mais sans se poser une seule fois en combattante d’une telle cause. Elles assument leurs responsabilités sans bomber le torse et réclamer des acclamations. Et c’est ainsi que, malheureusement, nous sommes entourés de géantes invisibles parce que notre société, notre système juridique et nos institutions post-coloniales ne leur rend pas hommage mais prend comme allant de soi seenug jàmbaar.

QUELS CONSEILS DONNEZ-VOUS AUX JEUNES FILLES ?

C’est d’être fières de ce qu’elles sont, c’est à dire des femmes africaines libres, indépendantes, responsables ; et de ne pas accepter les discours qui les infériorisent ou tentent d’en faire des objets sexuels. Je pense qu’elles peuvent s’habiller comme elles veulent en sachant que le péché n’est pas dans leur corps mais dans l’œil qui les regarde avec des arrières pensées malsaines. Le corps des femmes n’est pas un objet honteux à cacher, chacune de ses parties doit être respectée et vénérée comme constituant une partie du tout à qui Dieu a confié la protection de la vie. Ce n’est pas à la jeune fille de cacher ses attributs féminins, mais à l’homme de maîtriser ses pulsions animales car c’est ce qui distingue l’homme de la bête : la puissance de maîtrise de soi. Nit sago.

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